jeudi 21 septembre 2017

Jean Parvulesco et la géopolitique transcendantale

Un colloque d’une importance fondamentale se tint à Chișinău (République de Moldavie) les 26 et 27 mai 2017. Le thème était : « De l’Atlantique au Pacifique : Pour un destin commun des peuples eurasiatiques ».
Chișinău est une ville centrale, c’est-à-dire omphalique et dextrogyre.

L’une des capitales de l’Empire qui vient.



Le colloque fut d’abord béni par le Métropolite de Moldavie, le Père Nicolae Ciobanu.
Deux autres autorités religieuses de premier plan faisaient partie des dix-huit intervenants : l'archiprêtre Nicola Madaro  de la cathédrale Saint-Georges de Venise, et le Frère Isidor du Mont Athos.





Spécialiste de grande littérature russe, Anna Gichkina a récemment écrit cet aphorisme : « Lire Dostoïevski est un châtiment ; ne pas le lire est un crime ».



Voici mon intervention, le texte correspondant est donné ci-après.



Le Comité Jean Parvulesco a l’honneur d’être l’un des organisateurs de ce colloque.
Ce Comité a été fondé par les descendants de Jean Parvulesco, Constantin et Stanislas (co-auteurs du texte de cette intervention) en date du 12 novembre 2016 à Câmpulung-Muscel, en Roumanie, non loin de Pitești, lieu de naissance de l’écrivain Jean Parvulesco (et jumelée avec Chișinău). Un service religieux orthodoxe fut alors célébré en l'église princière du Monastère de Negru Voda, commémorant le décès de Jean Parvulesco survenu le 21 novembre 2010, à l’intention à la fois du repos de son âme, de l’unité de l’Eglise et de la plus grande Europe. Une réunion fut ensuite tenue sur le thème : "Les racines spirituelles de la grande Europe eurasiatique".
Ce thème a été la ligne de fond de toute sa pensée, aussi bien poétique que géopolitique, affirmée au cours de ses nombreux textes et ouvrages, dont certains sont actuellement en cours de traduction en langues roumaine et russe.

Il est parfois difficile pour nombre d’entre nous d’établir un lien direct entre la spiritualité et la politique. On se souvient que Charles Péguy craignait que « la mystique soit dévorée par la politique à laquelle elle a donné naissance ». Or, il est fort possible que nous nous trouvions aujourd’hui à une époque si particulière que ce soit au contraire la politique qui donne naissance à la mystique, et afin précisément de pouvoir être dévorée par celle-ci.
Ou, dit autrement : les événements politiques majeurs de notre temps sont tous concernés directement par la spiritualité, et de plus en plus, car la politique se débarrasse aujourd’hui complètement de l’idéologie pour entrer tête la première dans la géopolitique. Et, comme l’écrivait Jean Parvulesco en 2005 : « C’est la géopolitique en tant qu’expérience gnostique abyssale de l’histoire qui en pose les buts ultimes, et tend en avant les ultimes raisons eschatologiques en action ». Ou alors, de manière encore plus claire : « La géopolitique transcendantale est, en effet, une mystique révolutionnaire en action ».

Deux événements très importants eurent lieu en Europe durant la même période que la fondation du Comité Jean Parvulesco en fin d’année dernière, deux événements politiques absolument opposés l’un à l’autre.
L’élection de M. Igor Dodon à la présidence de la Moldavie d’une part, et la transformation du Régiment Azov en parti politique à Kiev, le 14 octobre 2016, d’autre part. Une dénommée « Marche de la Nation » menée par Azov, Praviy Sektor, C14 et d'autres formations nationalistes  a alors réuni plusieurs milliers de personnes dans les rues de la capitale ukrainienne.
Ces deux événements témoignent de la présence réelle, dans le champ politique européen, de deux pôles spirituels absolument opposés entre eux, deux ennemis irréconciliables dont la lutte sans merci se tient depuis les origines de l’humanité.
D’abord un pôle continental anti-atlantiste, régi par la volonté d’unification de destin des peuples eurasiatiques, porté par une foi vivante et agissante, catholique à l’ouest et orthodoxe à l’est, un pôle d’obédience christique et mariale pour lequel Jean Parvulesco a combattu durant sa vie entière.
Et puis, en face, un pôle violemment nationaliste, en réalité dépendant intégralement des forces atlantistes.

Les discours tenus publiquement par les dirigeants du Corps National, la branche politique du mouvement Azov, évoquent ouvertement une volonté d’en finir avec l’Eglise et toutes ses valeurs. Les textes théoriques et publics des intellectuels d’Azov, tels que Olena Semenyaka, coordinatrice du projet « Reconquista Azov » et membre du service de presse du Parti, mettent en avant une conception gnostique et anti-cosmique du monde basée sur le rejet absolu de l’idée messianique chrétienne au service intégral des Dieux des profondeurs. Ils estiment que le monde moderne, qu’ils prétendent combattre sans merci, est symboliquement incarné par le christianisme. Différentes modalités de la Voie de la Main Gauche sont proposées dans ses textes afin de faire intégrer la musique Black Metal et ses valeurs « nationalistes et chthoniennes » dans l’espace politique de l’assemblée de Kiev. Ces modalités peuvent être (je cite) : l’athéisme radical et nihiliste, l’occultisme, le satanisme théiste, et les cultes païens archaïques reliés à l’« aryano-luciférianisme ».
Je rajoute que le 17 mars 2017, un Manifeste politique national pan-ukrainien a été signé à la Maison des professeurs à Kiev entre les responsables des forces nationalistes les plus importantes du pays. Parmi les vingt points du Manifeste se trouve ceux-ci : « Reconnaître la fédération de Russie comme un pays agresseur à tous les niveaux de la diplomatie internationale. » ; « Reconnaître juridiquement certaines zones des régions de Donetsk et Louhansk comme des territoires occupés et développer un véritable plan pour libérer la Crimée et le Donbass de leurs occupants. Procéder immédiatement à la mise en œuvre d’actions concrètes allant de la reconnaissance militaire et du sabotage à la guerre économique et de l’information. » ; « Assurer à la langue ukrainienne le statut de langue d’État unique. ». Le texte de ce véritable manifeste de guerre ouverte a été déclamé par le chanteur du célèbre groupe de rock gothique ukrainien Komu Vnyz.
Il faut bien comprendre que ces mouvements ne se déclarent pas anti-eurasistes, dans la mesure où ils estiment être les seuls véritables pan-européens, revendiquant l’héritage de la Révolution Conservatrice. C’est la vieille tradition bien connue de l’inversion des paramètres : le vrai soleil c’est la lune, l’enfer est la porte du paradis, etc.

Nous comprenons donc aisément que ces deux pôles politiques très récemment inscrits dans l’espace européen sont la face visible de deux pôles spirituels antagonistes : le premier pôle est christique, ecclésial et favorable à la notion d’Empire comme serviteur du Christ, basé sur un faisceau d'alliances pacifiques entre souverainetés européennes et une synergie économique au service de l'homme, un Empire de la Paix ; le second pôle peut également être favorable à l’Empire mais avec une finalité toute différente, c’est l’Empire du Dragon détourné du Christ et résolument hors de l’Eglise, un pôle nationaliste par idolâtrie et ouvertement luciférien.

Les ramifications françaises du luciférianisme sont également très importantes, et elles ne sont pas près de faiblir depuis que la carte du Tarot « Le Pendu » vient d’être élue président de la République, l’envoyé des profondeurs parrainé par le maître Barack Obama.
On évoque toujours, à juste titre, la Révolution française, mais ces événements sont également la prolongation directe de la Révolution américaine, dont les Pères fondateurs n’étaient absolument pas chrétiens. Thomas Paine, qui en fut l’inspirateur, publia après celle-ci « The Age of Reason » qui constitue une des plus violentes attaques jamais écrites contre la Bible et les Evangiles. Il y dénonce la conception virginale du Christ, et écrit des phrases comme :
« Ce n’est pas un Dieu, juste et bon, mais un diable, sous le nom de Dieu, que la Bible décrit ».
« Un bon maître d’école est plus utile qu’une centaine de prêtres ».
« Le Vatican est un poignard au cœur de l’Italie ».
ou encore des professions de foi progressistes comme : « La nature humaine n’est pas vicieuse d'elle-même ».
Une véritable littérature de Pendu par les pieds, d’homme à l’envers.

Un écrivain russe encore trop peu connu en France a donné des prédictions qui correspondent tout à fait à notre monde contemporain. Il s’agit de Daniel Andreiev, qui prévoit dans son ouvrage « Roza Mira » (La Rose du Monde), écrit en prison sous Staline et parfois comparé à la Divine Comédie, la transformation des Etats nationaux en machines infernales, en centrales de production d’énergie négative.

Le seul avantage de notre époque repose sur le fait que la visibilité politique de ces deux pôles spirituels (l’un christique et l’autre luciférien) soit d’une clarté absolue. Néanmoins, la dernière chance pour certains est de tenter d’introduire la confusion et de mélanger ces deux pôles, ou plutôt de les inverser, et ceci au seul bénéfice du mal, bien entendu. L’inversion des paramètres dont je parlais à l’instant.
Il y a le détournement en Ukraine du principe de la Révolution Conservatrice par des nationalistes autoproclamés lucifériens. Et puis, en ce moment même, a lieu en France une tentative de récupération de Jean Parvulesco au service intégral de la puissance des ténèbres, essayant d’inverser sa pensée et de le faire passer pour un membre de la secte des Adorateurs du Serpent, c’est-à-dire un contempteur des religions assimilées à des égrégores dégénérés et des vampires psychiques, un ennemi absolu des trois monothéismes vus comme des trahisons de la spiritualité première, un opposant radical au processus de la création démiurgique et un gnostique fidèle de Lilith l’avorteuse.
Notre grand écrivain catholique, notre grand visionnaire de l’Empire Eurasiatique du Saint-Esprit a écrit de nombreux textes très clairs sur toutes ces questions, et notamment deux que l’on peut trouver dans « Le Retour des Grands Temps ». Il pressentait sans doute déjà, de son vivant, l’éventualité d’une telle malversation.
Il est beaucoup plus simple d’attendre qu’un écrivain soit mort pour lui faire dire le contraire de ce qu’il a toujours dit.

La notion d’Empire défendue tout au long de sa vie par Jean Parvulesco ne doit pas être confondue avec la volonté d’hégémonie politique au service d’un seul pays.
D’abord, il livre un appel à ce que (je cite) « les uns et les autres nous trouvions comment revenir à la vision contre-révolutionnaire de l’Empereur Mystique, le grand Alexandre Ier, et de la Sainte Alliance des Trois Empires chrétiens, l’Empire d’Allemagne, l’Empire d’Autriche et l’Empire Russe, ce qui revient à prévoir à terme l’intégration du catholicisme et de l’orthodoxie en une seule instance impériale de présence et de témoignage de vie au sein d’une même et seule structure impériale d’Eglise ».
N’oublions pas que Guillaume II, qui se considérait lui-même comme l’Empereur de l’Atlantique, appelait son cousin Nicolas II, l’Empereur du Pacifique.

« Ainsi les actuelles retrouvailles nuptiales de la Russie et de l’Europe vont-elles devoir imposer le retour du sacré vivant au sein de la communauté impériale grand-continentale », écrivait encore Jean Parvulesco.
L’Empire est la structure naturelle de toute organisation communautaire. Il est basé sur le principe de subsidiarité : tout ce qui peut être réglé politiquement par la base doit être réglé par la base.
Ce sont les communautés naturelles qui régissent elles-mêmes leur propre organisation, l’économie de leur territoire.
Le principe de l’Empire est celui de l’unité suprême au sommet, et de l’hétérogénéité à la base.
On retrouve le principe spirituel de la monarchie, liée à une logique organique de la vie des peuples, et qui fait qu’un empire est naturellement lié à la notion de civilisation.
Le philosophe catholique et anti-communiste Jean Daujat a parfaitement décrit la manière dont les corporations de métiers des XIIè et XIIIè siècles en France furent codifiés par Saint Louis, mais pas organisés ni dirigés par celui-ci. « Ce qui couronnait tout l’intense mouvement de la vie sociale du XIIIè siècle était l’inspiration chrétienne de la politique mise au service du règne du Christ dans l’ordre temporel dont les souverains se considéraient comme les ministres », écrit-il. Et encore : « Tous les rois de France, en étant sacrés à Reims, s’engageaient à préserver le peuple contre toutes rapines et iniquités. »

Des événements historiques tels que la querelle des Investitures puis, bien plus tard, le Traité de Westphalie, ont engendré la dislocation des Empires, et conséquemment de leurs spiritualités, puis l’avènement des nations athées et orgueilleuses qui se sont toutes mises à guerroyer les unes contre les autres. Au seul bénéfice intégral de la puissance financière régnant sur le chaos.

Personne ni aucun peuple ne doit être identifié ni s’identifier lui-même au pouvoir impérial. Le pouvoir impérial n’est pas l’attribut d’une nation, mais un attribut divin prêté et repris au souverain. Et il a pour seule fin le service des communautés.
Aucun pays européen, aucune nation européenne n’a hérité de l’Empire de Rome. C’est l’Eglise elle-même qui en a hérité, comme l’a bien expliqué Soloviev dans son ouvrage « La Russie et l’Eglise Universelle », où il écrit les phrases suivantes :
« Les grandes puissances du monde ancien n’ont fait que passer dans l’histoire : Rome seule vit toujours. La roche du Capitole fut consacrée par la pierre biblique, et l’empire romain se transforma en la grande montagne qui, dans la vision prophétique, était née de cette pierre. Et la pierre elle-même, que peut-elle signifier, sinon le pouvoir monarchique de celui qui fut appelé Pierre par excellence et sur qui l’Église Universelle — cette montagne de Dieu — fut fondée ? »

L’Eglise est une et indivisible, à la fois catholique (universelle dans l’espace) et orthodoxe (permanente dans le temps). 
L’Empire et l’Eglise sont donc indissolublement liées l’un à l’autre.
C’est ce que démontre avec superbe Dante dans son De Monarchia.

Je terminerai ma courte allocution en citant une phrase très significative de Jean Parvulesco, extraite d’une conférence donnée à Neuilly le 20 décembre 1994, titrée « La signification suprahistorique du massacre des Romanov ». Cette phrase permettra d’effectuer une ouverture à la fois sur nos origines les plus lointaines et sur la thématique précise de notre colloque.
« Ainsi que l’observait Guido Giannettini dans un de ses essais géopolitiques d’avant-garde, pour la première fois depuis des temps indéfinis, depuis la fin même, peut-être, du néolithique, les hommes d’un même sang et appartenant à la même vision fondamentale de l’être et du monde, à une même civilisation profonde, se retrouvent à nouveau ensemble, prêts à intégrer l’ancienne unité de leur prédestination commune, de l’Atlantique au Pacifique. »







Cousin de Vlad Tepes, Stefan cel Mare brandit la croix au cœur de Chișinău


La plupart des interventions se trouvent ici :






dimanche 17 septembre 2017

Le Cochon



« Eustache ne tue pas un cochon : il tue la fiction » (M.E. Nabe, Inch’Allah, p. 1917).


Maria Callas, qui avait joué Médée dont la tante Circé transformait les indésirables en porcs, disait que le public est un monstre.
Marc-Edouard Nabe, qui a déjà exprimé son désir envers Maria Callas, révèle à son public de monstres – ses lecteurs et amis indésirables – le porc qui sommeillait en eux.

Le silence autour des Porcs est assourdissant. Un silence cacophonique. Le bruit qui précédait sa publication a été complètement absorbé par les pages polyédriques de cette chambre anéchoïque tapissée de bâtons de dynamite.

Je suis le premier de ces porcs à m’exprimer publiquement sur ce colis piégé, ce parpaing de violence radicale qui indique une voie située à l’opposé du Mouvement vers Rien. En 1977, Simenon écrivait ceci à Fellini à propos de son Casanova : « Vous avez réussi avec cette fresque, la plus belle de l’histoire du cinéma, une véritable psychanalyse de l’humanité. Vous êtes un poète maudit, comme Villon ou Baudelaire, ou Van Gogh ou Edgar Poe. J’appelle poètes maudits tous les artistes qui travaillent bien plus avec leur subconscient qu’avec leur intelligence, qui, même s’ils le voulaient, ne pourraient pas faire autre chose que ce qu’ils font, qui, parfois, créent des monstres, mais des monstres universels. Votre fresque est un plongeon vertigineux dans les profondeurs humaines ».



                                                  Un des lecteurs de Nabe changé en pourceau.


« TOUT CE QUI EST TERRIBLE A BESOIN DE NOTRE AMOUR »
Rilke

On me presse de tous côtés pour savoir ce que je pense du dernier ouvrage de Marc-Edouard Nabe. On me questionne avec insistance, on me met expressément sous les yeux tous les passages où il parle de moi (pas tous, en réalité, on en oublie systématiquement quelques-uns, et toujours les plus drôles), comme s’il n’y avait que cela qui serait supposé m’intéresser dans un livre de mille pages, un livre empli de chapitres absolument fondamentaux consacrés avant tout à l’extension des ramifications du complotisme dans toutes les sphères de la pensée dissidente entre les années 2001 et 2010, mais également à l’apologie anti-darwinienne de la beauté animale, la victoire du Hezbollah contre Tsahal en 2006, la pédophilie de Michael Jackson, la beauté de la dictature chinoise, le principe mortifère de la judéité, les réactions de Drumont à la révolte de Fourmies en 1891, des analyses aussi précises que jubilatoires de Munich de Spielberg ou du Carlos d’Assayas, la description de la « mystique » pendaison de Saddam Hussein,… autant d’innombrables et cetera dont seules les arrière-cours d’équarrissage du cochon que je suis seraient censées retenir mon attention.

On aimerait sans doute bien que je me livre à un grand acte de rébellion envers Nabe, que je m’inscrive dans un mouvement de rupture radicale avec cet écrivain méchant, hypocrite et violent qui ne s’en prendrait qu’à ceux qui ne le méritent pas, et dont la littérature ne vaudrait, au fond, vraiment pas grand-chose à partir du moment où elle s’en prend à ce que nous sommes.

Pense-t-on vraiment que tous les actes effectués dans ma vie en faveur de Nabe (analyses de ses ouvrages, nombreuses lectures sur scène, à la radio ou sur internet) l’ont été dans l’espoir fébrile d’obtenir une reconnaissance publique de sa part ? une petite place auprès de l’écrivain ? une faveur éditoriale ? une camaraderie visible et satisfaite ?
Et ensuite, face à l’absence de toute réaction positive de sa part (je n’ai tout de même pas attendu la publication des Porcs pour le constater !), je me retournerais alors contre lui pour vomir enfin tout mon ressentiment personnel ?
D’abord, pense-t-on vraiment que je puisse avoir l’étoffe suffisante pour être moi-même un mendiant ingrat ?
Et puis ensuite, et surtout, ne peut-on pas imaginer une seconde que ce qui me passionne chez un écrivain, ce qui me motive à le faire connaître auprès de cercles souvent extrêmement éloignés de toute littérature, c’est bien l’articulation entre la vérité et la beauté mise en œuvre dans ses livres, bien plus que la possibilité de pouvoir un jour cultiver une quelconque amitié avec lui ?

Je ne tiens pas plus que cela à intégrer la « longue colonne de vexés » rejointe par Salim Laïbi au chapitre CCLXXXVI. « Après avoir vanté les mérites de ma littérature sur le motif lorsqu’elle concernait les autres, il avait mal pris les pages que je lui avais consacrées… » […] « Même si je m’y attendais, ça me fit drôle de voir Laïbi passer dans le camp de mes détracteurs officiels. Oh, il le faisait encore d’une façon bien soft, bien pédagogique… Lui, qui avait tant fustigé les réactions mesquines de mes personnages qui, par vexation personnelle, étaient devenus de furieux adversaires idéologiques, avait donc été le premier à tomber dans ce panneau à la sortie de L’Homme qui arrêta d’écrire ».
Lignes tout à fait essentielles que celles-ci.

Personne n’a à échapper aux révélations finales. Le dévoilement, c’est pour tout le monde. « On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau » écrit Saint Matthieu, « mais on la met sur le chandelier, et elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison ».

Cependant, si je ne prends pas « la mouche (par derrière) », cela ne signifie aucunement que je reste insensible – si l’on tient absolument à ce que j’en parle – aux critiques parfois violentes émises à mon encontre à propos de mes lectures publiques, mes textes, ma personnalité et mes ami(e)s.

L’une des raisons pour lesquelles je suis pris à partie est directement liée au fait que, pour moi (et comme j’ai tenté de le prouver au cours de ces années 2000), l’admiration de l’œuvre de Nabe est cohérente avec celle de l’œuvre de Costes. Mais, quoi qu’il puisse en penser, et malgré son inconscient parfois démesurément vaniteux, un lecteur ne pourra jamais influer sur l’œuvre de l’écrivain jusqu’à la faire ressembler à ce à quoi il aimerait qu’elle ressemble, c’est-à-dire lui-même. Certains lecteurs pensent ainsi que le but d’un livre est d’adapter l’écrivain à ce qu’ils sont (alors que le but d’un livre est au contraire d’élever le lecteur là où il ne peut pas se rendre seul). Il faut alors les châtier.

C’est ici qu’il faut montrer un peu de subtilité. Outre la structure quaternaire constituée à la fois par le dédoublement du lecteur et celui de l’écrivain, structure que j’évoquerai ailleurs et plus tard, il faut bien se résoudre à considérer Les Porcs comme un exercice d’humilité, qui passe d’abord en ce cas par l’humiliation.
On a déjà vu ça dans certains contes zen.
Un authentique exercice spirituel.

En réalité, ce sont les choses qui ne sont pas dites, plutôt que celles qui sont dites, qui me plongent dans « la honte, la colère, le dépit, l’humiliation et l’effondrement psychique » - et donc, au final, la décharge d’un certain « mal-être psychologique » et le débarquement sur les rives de l’humilité suprême. L’omission – volontaire, évidemment – des événements non directement « mauvais » (la mise à l’écart délibérée de tout ce que l’on peut faire et dire de meilleur) participe de la ligne directrice des Porcs, un journal intime mis en perspective (où l’hyper-subjectivité du livre relève du journal, et la sélection impitoyable des seuls faits négatifs relève de la mise en perspective).

Et si l’honnêteté de Nabe est foncière et absolue, c’est bien parce qu’il peut également pratiquer ce genre d’omissions volontaires sur ses propres dires et agissements. Je m’explique.

Parmi tous les porcs des Porcs qui se font équarrir, je suis certainement celui qui est le plus durement dépecé. Il n’y en a aucun autre, en effet, qui n’ait à subir quelque chose d’aussi radical que le chapitre LXXVI « La Croix d’Arthur ». Après m’avoir révélé en avril 2002 la connexion entre la croix granitique du boulevard Baille et les derniers instants de Rimbaud, Nabe me fait promettre de tenter de la récupérer. Mais les ouvriers iront malheureusement plus vite que moi, et détruiront le mur porteur de la croix avant que je n’accomplisse ma mission… « De cette découverte et de cette visite, James avait tiré un long texte confus (exergue : Dantec…) pour Cancer ! fin 2002, dans lequel il touillait la mort de son propre fils, le petit Baptiste, avec la vision de la croix de Rimbaud, allant jusqu’à appeler son toast funèbre pseudo-mallarméen La Croix d’Arthur. Pourquoi pas La Croix de Baptiste Anatole ? »

Là, on est vraiment aussi loin que possible d’un quelconque fouet de velours.

Quand je pense aux grouinements que pousseraient certains autres porcs s’ils se trouvaient à ma place…

On me parle d’hypocrisie. Nabe ne vous dirait pas en face toutes les choses mauvaises qu’il pense de vous, attendant que vous ayez le dos tourné pour l’écrire. Mais que cela signifie-t-il exactement ?
Hypocrisie ? On croise dix personnes par jour qui nous serrent la main, qui nous sourient, qui discutent avec nous de façon enjouée et sympathique, et l’on apprend ensuite indirectement qu’ils nous dénigrent à tous vents. Ah bon, vous n’êtes pas au courant ?
Dix ans après mes spectacles de lecture de ses textes, j’apprends très précisément ce qu’en pense Nabe (même si je m’en doutais). Mais j’ignore encore aujourd’hui ce qu’en pensent les autres écrivains concernés !

Nabe a révélé dans L’Âge du Christ qu’il se méfiait de la sincérité « présentée comme une profession de foi ». « La sincérité, c’est vague ».  Il a dit un jour dans sa galerie : « Je sais être hypocrite ». Au cours du chapitre CLXI, lorsque Blanrue lui parle de son besoin irrépressible de pisser sur ses conquêtes Meetic, il écrit : « Un aveu à ne pas me faire, malheureux ! ».

Hypocrisie ? Ce n’est pas aussi simple. Si Nabe avait alors exprimé la sincérité de son dégoût en cette fin juillet 2007, personne ne connaitrait alors aujourd’hui cette facette de la personnalité de Blanrue – lui qui aime tant dépeindre ceux qui le critiquent comme des porcs (et sans aucune littérature).
Son hypocrisie repose donc sur des raisons qui servent son œuvre de révélation.

Mais par ailleurs, ce que l'on peut prendre pour de l'hypocrisie n'est souvent que la mise en pratique de l'exactitude des sentiments : c’est-à-dire le fait de dire très précisément ce qu’il faut dire au moment exact où il faut le dire.
Et je suis tout à fait sérieux.

Le samedi 7 décembre 2002, je me rendis très tôt sur la place de la Sorbonne pour la lecture publique et intégrale du Voyage donnée par l’équipe de Cancer ! (et beaucoup d’autres intervenants), à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la non-attribution du prix Goncourt à Céline. Les lectures s’égrenaient dans le froid glacial, le véritable froid de l’enfer où je me débattais encore à chaque seconde puisque cela faisait à peine cinq mois que mon enfant s’était vu attribuer une place au Paradis, au détriment de tous les loups de l’existence.
Je déclamais deux ou trois passages du Voyage sans parvenir à voir véritablement le bout de cette nuit de souffrance et de solitude infinie.
Marc-Edouard Nabe s’était décidé à venir assister à l’événement. Mes souvenirs de ce samedi sont très vagues, comme de toute cette période, d’ailleurs. Mais je me rappelle parfaitement ce que m’a dit Nabe. Il ne m’a parlé qu’une seule fois, ce jour-là, et de façon très précise : « On m’a dit que tu avais perdu un fils. C’est très dur. Courage ! ».
Et ce fut tout. Il fut le seul à me parler de cela parmi toutes les personnes présentes, sur cette place de la Sorbonne. De manière générale, depuis la date du décès jusqu’à aujourd’hui, très peu de gens ont eu le courage de m’en parler, que ce soit ce jour-là ou un autre, que ce soit parmi mes ami(e)s ou même les membres de ma famille, bien sûr.
Les exceptions se reconnaitront. Et Nabe en fait partie.
Il n’en parle pas dans Les Porcs. Si je le fais, c’est pour montrer que sa maîtrise de l’exactitude des sentiments est bien à l’épreuve des faits.

Et je ne le remercierai jamais assez pour cela.


(texte initialement mis en ligne sur le site d’informations Nabe’s News)