mardi 20 décembre 2016

La Romanie comme projet




La rencontre entre le Pape François et le Patriarche Cyrille le 12 février dernier a été un événement historique majeur.
Jusqu’à présent, le Vatican n’avait pu rencontrer que les instances politiques de la Russie, à cause du blocage de l’ancien Patriarche Alexis II (qui avait refusé que Jean-Paul II ne se rende en Russie).
Or, tous les événements historiques sont des traces visibles de ce qui se déroule dans l’invisible. L’histoire est l’empreinte du travail de l’Esprit-Saint.
Et si les églises catholique et orthodoxe, ces deux poumons de l’Europe comme le disait Jean-Paul II, présentent aujourd’hui les signes extérieurs d’une union retrouvée, d’un retour à la maison, c’est bien parce que les temps sont venus et qu’il ne peut pas en être autrement. 


La dernière fois qu’une telle réintégration a failli avoir lieu, c’était le 6 juillet 1439 avec le Concile de Florence.
1439, c’est la période critique du saccage définitif et sans retour de l’Europe par la modernité. C’est le début irréversible de l’occidentalisation de l’Europe.
Le décret du Concile de Florence d’union entre Grecs et Latins, validé à Sainte Sophie le 12 décembre 1452 (cinq mois avant la chute de Constantinople), affichait l’ambition de parvenir à la « définition de certaines vérités théologiques et normes doctrinales qui sert de guide aux esprits qui espèrent la fin du schisme » (cf. Joseph Gill, Le Concile de Florence, Ed. Desclée & Cie, 1964).
Il avait failli renverser l’histoire en proclamant l’accord entre Latins et Grecs sur des points cruciaux, comme : la procession du Saint-Esprit ; le principe de l’eucharistie ; les quatre fins de l’homme ; la primauté du Pape ; le Filioque. En ce qui concerne ce dernier point (« L’Esprit-Saint qui procède du Père par le Fils »), n’oublions pas qu’il avait d’abord été introduit au IIIè Concile de Tolède en 589 par les Wisigoths, et ensuite proclamé en Gaule franque contre l’opinion de l’Eglise latine. C’est Charlemagne qui l’a introduit au Concile d’Aix-la-Chapelle en 809 (par l’entremise de Théodulf), et il fut alors refusé par le pape Léon III. 


Sur ce point comme sur bien d’autres, l’art reste une des possibilités les plus hautes de parvenir à trouver un troisième terme impérial. Je vois dans l’icône de la Trinité de Roublev, exécutée un peu plus de dix ans avant le Concile de Florence, la plus grandiose des tentatives de ré-unions des églises orthodoxe et catholique, dans sa manière de représenter les relations entre le Père (au centre, sous le chêne de Mambré), le Fils (à droite, sous la montagne en surplomb) et l’Esprit (à gauche, sous la tente d’Abraham symbolisée par une Eglise). Le contour des trois Personnes forme une coupe, centrée sur une coupe visuellement présente sur la table. Le Fils Se mire dans celle-ci, prévoyant Sa mission douloureuse. Le Père se donne à l’Esprit en Le regardant : Spiritus ex Patre procedit, tout en tournant Son corps vers le Fils : L’Esprit procède du Père par le Fils. Le Père passe par le Fils pour se donner à l’Esprit. « Jésus leur dit de nouveau : La paix soit avec vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. Après ces paroles, il souffla sur eux, et leur dit : Recevez le Saint-Esprit » (Jean XX 21-22). De plus, le Père et le Fils tournent tous deux Leurs regards en direction de l’Esprit : Spiritus ex Patre Filioque procedit. Merveilleuse synthèse harmonique du monopatrisme et du filioquisme, naturellement basée sur la communion consubstantielle entre le Père et le Fils.
Le Concile de Florence faisait suite à de nombreuses tentatives d’union, émanant souvent des empereurs de Byzance (je reviendrai sur ce terme) qui demandaient de l’aide militaire aux papes, la plupart du temps contre les Ottomans. En 1043, le Patriarche Cérulaire se sentit ainsi menacé par l’alliance politique conclue entre l’Empereur et le Pape. Il fut excommunié par le cardinal Humbert, légat du Pape Léon. Jean V Paléologue demanda également de l’aide au Pape en 1365 (contre l’avis de St Grégoire Palamas). Les exemples sont nombreux.


C’est ici que j’aimerais mentionner la pensée de Jean Romanidès, ce prêtre et théologien né au Pirée en 1927, docteur de l’Université d’Athènes et professeur à la Faculté de Théologie de Thessalonique à partir de 1968. Un recueil de textes traduits en français a été publié par Alain Santacreu (un ami de Jean Parvulesco, qui aurait bien aimé être aujourd’hui parmi nous) dans la collection Contrelittérature qu’il dirige chez L’Harmattan : Théologie Empirique. Je cite Jean-Claude Larchet, dans son résumé des principaux thèmes de la pensée de Romanidès : « les trois degrés de la vie spirituelle (purification, illumination, glorification, ou divinisation) ; le christianisme comme thérapeutique ; l’opposition de la théologie franque – imposée à l’Occident par Charlemagne – à la théologie romaine (c’est-à-dire de l’empire romain, improprement appelé byzantin par les historiens, et de sa continuation après la chute de Constantinople, improprement appelée « Byzance après Byzance ») ; la différence radicale entre la doctrine catholique-romaine du péché originel (issue d’Augustin) et la conception orthodoxe du péché ancestral ; le Filioque comme produit de la théologie des Franks ; le schisme de 1054 non pas comme le résultat d’un écart progressif entre l’Occident et l’Orient selon une opinion devenue courante, mais comme le produit de la politique des Franks imposée aux papes ; l’opposition de la théologie orthodoxe des énergies divines incréées à la doctrine de la grâce créée », etc. Et je rajouterais l’hésychasme vu comme fondement de la foi orthodoxe, la prière du cœur perpétuelle qui guide et sous-tend la vie du croyant.
Je suis particulièrement intéressé par sa vision de la « franko-latinisation de l’orthodoxie », qui peut prendre des accents significatifs dans le cadre de notre réunion. Laissez-moi vous lire l’extrait d’un texte de Jean Romanidès portant sur ce thème.
« Le monachisme aura été le plus grand obstacle à la franko-latinisation de l’orthodoxie. N’était-il pas, en effet, le gardien de la tradition biblique des prophètes et des apôtres, le cœur même de la tradition patristique ? Les Franks connaissaient la force du monachisme, parce que lorsqu’ils conquirent la Gallo-Romanie, au Vè siècle, le monachisme orthodoxe avait atteint son plus haut point. Aussi cessèrent-ils de choisir les évêques parmi les moines, et transformèrent-ils les évêques en administrateurs responsables du peuple asservi. Pour finir, les Carolingiens franks chassèrent les évêques romains. Ils s’instituèrent eux-mêmes évêques et abbés, coopérèrent avec leurs concitoyens franks, devinrent des policiers oppresseurs du peuple qu’ils maintinrent dans une obéissance servile par l’institution d’une religion de la crainte. Sans doute est-ce pour cela que tant de clercs franks furent massacrés par les Gallo-Romains pendant la Révolution. »
Cette vision pourra sembler excessive, mais elle entre singulièrement en résonance avec celle de Grasset d’Orcet pour qui l’histoire de France était modelée par deux courants, deux « races » tour à tour antagonistes et complémentaires : les Phrygiens (paysans, travailleurs aux dieux solaires, Templiers, Jésuites) et les Delphiens (aristocrates, châtelains). Lors de ma conférence donnée à Rennes-le-Château en janvier 2014, j’avais proposé d’assigner une autre signification à ces deux courants de l’histoire française, c’est-à-dire d’y voir la coexistence intrinsèquement française, tacite ou explosive suivant les époques, entre les cosmogonies celtes et mérovingiennes.
Je prononçai alors les mots suivants : « La Révolution française constitua également un sommet visible de la confrontation entre Paroisse et Château, puisque selon Grasset d’Orcet, reprenant la thèse de Nicolas de Bonneville (1788), « Louis XVI aurait été condamné à mort par un collège de jésuites archigaulois en février 1785. Il était accusé d’avoir renié la loi de la race Belenus ». Cette loi n’étant autre que le Pacte de Saint Remi entre peuple et élites, héritier d’un pacte druidique visant à protéger les paysans des ravages de la guerre, et rendu caduque lorsque ces dernières se sont livrées à la spéculation sur le grain à partir de la Renaissance. »

Revenons au concept de « franko-latinisation de l’orthodoxie ». Je le trouve passionnant, car il superpose à ces visions de doubles courants dans l’histoire de France, celle du christianisme originel (celui d’avant la création des Etats Pontificaux) et celle du catholicisme modelé par la dynastie carolingienne. Le christianisme originel étant celte, paysan, collégial (de structure orthodoxe, pourrait-on dire) et le catholicisme étant d’obédience châtelaine (structure verticale). 
Je ne dis pas que j’adhère pleinement à cette vision de Jean Romanidès, car en tant que catholique, j’estime que l’épopée carolingienne était historiquement nécessaire, afin de rassembler l’Europe face aux divers dangers qui la menaçaient gravement.  
Cependant, l’intérêt de cette vision est qu’elle assure un socle commun aux catholiques et aux orthodoxes. Romanidès écrit même : « L’Eglise de Rome ne s’est jamais séparée de l’orthodoxie mais, tout au contraire, elle a été détruite, conquise de force par les Francs et les Italiens non Romains, et a disparu ». Ce qui faisait dire au Père Fontrier qu’en devenant orthodoxes, les Français ne font que revenir à la foi de leurs ancêtres, entièrement fondée sur la tradition des Saints de Provence.
Je finirai par citer Mgr Philarète : « L’Empire romain fut bilingue ; et opposer, comme on le fait parfois, Pères latins et Pères grecs, c’est projeter dans le passé une situation qui n’a existé qu’après la conquête franque, et qui a vu s’affronter un christianisme franc, dit latin, à un christianisme orthodoxe, dit grec. Romanidès parlera des Pères hellénophones et latinophones de la Romanité. […] Le concept de Romanité permet de situer dans leur vrai contexte les disputes et les luttes dont nous parlons. Ce cadre est celui de l’unité fondamentale de la civilisation romaïque ».
Romanidès aimait le projet de la restauration politique de l’Empire romain, sous le nom de Romanie, projet entièrement compatible avec l’eurasisme bien compris.

Revenons à ces discussions entre les empereurs « byzantins » (ou plutôt « romains ») et les papes. Les Grecs orthodoxes se méfiaient, car l’Union signifiait en réalité : Réduction des Grecs (retour à l’église latine).
Rome demandait une allégeance spirituelle aux Grecs, et leur apportait en retour une aide politique et militaire.
Mais aujourd’hui, il faut bien comprendre que le rapport entre Est et Ouest s’est totalement renversé. C’est la première Rome qui va puiser un renouveau spirituel dans la troisième Rome, en échange d’une aide politique.
Car la France et l’Occident sont bel et bien sous l’emprise radicale des puissances des Ténèbres, et il est quand même définitivement acquis qu’ils ne s’en libéreront jamais par eux-mêmes.
Manipulés par les puissances atlantistes, les Baltes, les Polonais et les Ukrainiens ont pris le risque de mettre à nouveau l’Europe à feu et à sang, réinstaller le chaos sur le continent eurasiatique, contrairement à la Moldavie et la Bulgarie.
Au final, au lieu d’être un pont entre l’Europe et l’Asie et de n’avoir que des amis à leur frontière, ces pays sont un mur, une barrière inutile et n’auront plus autour d’eux que des ennemis qui les anéantiront.
En ce qui me concerne, je suis et je reste catholique, apostolique et romain, et fidèle envers notre chef de famille. Je suis persuadé que le Pape fait tout pour préparer la grande réintégration nuptiale et impériale des deux églises en une Troisième, qui n’est en réalité rien d’autre que la première Eglise, celle d’avant 752 et la création des Etats pontificaux. Ses principales missions : lutte frontale contre l’IOR (la banque du Vatican), retour de la collégialité dans l’Eglise, affirmation selon laquelle il est « évêque de Rome » (en conformité avec les prophéties de St Malachie et de Jean XXIII),… sont là pour en témoigner. 
Par ailleurs, ses liens avec le huitième siècle sont troublants : le dernier pape extra-européen de l’histoire avant François a été Grégoire III le syrien, « l’ami des pauvres et des misérables », décédé en 741 ; le premier miracle eucharistique des hosties sanglantes s’est produit en 750 à Lanciano (ville du centurion Longinus), et le dernier a eu lieu en 1996 à Buenos Aires, sous les yeux de Mgr Bergoglio !...


Cette rencontre entre le Pape et le Patriarche, prophétisée il y a vingt ans par Jean Parvulesco dans Un retour en Colchide, va féconder un nouveau cycle historique sous l’étendard blanc de la Vierge Marie, Elle qui a accompli la destinée terrestre que Dieu avait prévue pour l’humanité et qui constitue le socle commun le plus puissant entre catholicisme et orthodoxie.
Nous lutterons désormais de toutes nos forces pour la « Transfiguration christologique impériale ».

Texte de ma conférence donnée à Câmpulung-Muscel (Roumanie), le 15 novembre 2016.
Traduit en roumain par Iurie Rosca :

7 commentaires:

  1. Bonjour, je vous ai entendu dire dans un entretien que Nietzsche donnait comme cause de l'apparition de la tragédie, le fait que les Grecs, à un moment de leur histoire, n'étaient plus assez tragiques pour vivre intérieurement la tragédie. Pourriez-vous me dire dans quel texte on peut trouver cette idée car je ne l'ai pas lue dans "La Naissance de la Tragédie". Merci d'avance et désolé pour le hors-sujet.
    Boris

    RépondreSupprimer
  2. Nietzsche reprochait à Euripide le fait d'emmener le spectateur sur scène, remplaçant ainsi la tragédie par la rhétorique.

    RépondreSupprimer
  3. Merci pour votre réponse. Mais vous m'accorderez peut-être que ce n'est pas la même chose : Nietzsche montre à travers Euripide comment la tragédie est entrée dans une phase de dégénérescence ; il ne s'agit donc pas d'y voir l'origine de la tragédie comme il m'a semblé vous l'entendre dire dans l'entretien avec Franck A.

    RépondreSupprimer
  4. Donald Sch'Trumpf14 mars 2017 à 18:09

    Les histoires d'Occident et d'Orient me paraissent être une supercherie. La capitale du « Nouvel Ordre mondial » est… en Orient.

    https://youtu.be/wr_yHoUTMEo

    RépondreSupprimer
  5. La mutation sioniste de la Palestine et de Jérusalem est très précisément un exemple de l'occidentalisation de l'Orient.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Donald Sch'Trumpf15 mars 2017 à 18:40

      Qualifier le sionisme d'« occidentalisation » me semble possible seulement si on confond la civilisation celtique avec les rêveries rabbiniques ou avec la kabbale. J'attends avec impatience votre définition de l'« Occident » qui exclurait l'Europe occidentale mais inclurait le Talmud et la kabbale…

      Supprimer
  6. Donald Sch'Trumpf16 mars 2017 à 20:34

    Deux bons moyens de reconnaître les sionistes sournois: ils soutiennent le prétendu « État islamique », comme le fait Israël, et ils essayent de faire croire que le sionisme serait… une création occidentale !

    Comme le Juif religieux Herzl, fondateur du sionisme, le projet sioniste est fondamentalement judaïque.

    https://youtu.be/x4llGs5RD4M

    RépondreSupprimer